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L'AFFAIRE BOLDUC: LA POINTE D'UNE DÉRIVE IDÉOLOGIQUE

Au Québec, le régime public d'assurance maladie a été instauré en 1970. Il permet à chaque citoyen l'accès au réseau de la santé et la gratuité des soins. Avec le temps, ce régime public s'est complexifié: des structures administratives ont pris de plus    en plus d'importance, des syndicats de professionnels et d'employés ont conclu différentes ententes, et le nombre d'intervenants s'est multiplié. Chaque acteur du système de santé a tenté de faire valoir ses propres intérêts, qui malheureusement, ne concordent pas toujours avec l'intérêt public, comme le mentionne M. Claude Castonguay dans son livre Santé: l'heure des choix1:

" En tant que ministre de la Santé, j'ai voulu établir l'assurance maladie sur des fondements solides dès le départ, en créant un régime public couvrant les soins médicaux pour l'ensemble de la population, sans égard aux revenus. Ce faisant, je venais en quelque sorte de consacrer les principes de solidarité, d'universalité et d'équité qui, avec le passage du temps, prendraient le statut de valeurs et deviendraient intouchables.

Pour moi, ce régime constitue l'expression de la solidarité qui doit unir tous les citoyens afin de répondre collectivement à l'un des besoins fondamentaux...       Mais nous vivons dans une ère d'individualisme et d'égoïsme, des attitudes diamétralement opposées aux principes qui sont à la base du régime... "

Ce même M. Castonguay s'est dernièrement levé de façon très courageuse, malgré ses 85 ans, pour défendre haut et fort une des valeurs qu'il avait lui-même instaurée en 1970, en ce qui concerne la prime de 215 000 $ que Dr Yves Bolduc aurait reçue pour la prise en charge d'environ 1500 patients alors qu'il était député dans l'opposition. Mais qu'est-ce que cet événement vient mettre en évidence? Quelle leçon avons-nous à en tirer sur le plan collectif? Pourquoi les autorités médicales sont-elles restées silencieuses?

En considérant les derniers propos de M. Castonguay dans une perspective plus large, ils mettent certes en évidence un sérieux problème auquel fait face notre système de santé. Il y aurait en ce moment beaucoup d'acteurs, à l'intérieur même de ce système, qui chercheraient principalement leur propre profit au détriment des valeurs de base établies en 1970, lors de l'instauration du régime public de l'assu- rance maladie.

En d'autres termes, trop d'individus ou de groupes ont oublié qu'un des objectifs fondamentaux du système de santé est d'être là non pas pour ses propres besoins, mais pour les besoins d'une population à desservir en matière de soins. Le principe de solidarité semble donc avoir perdu des plumes au fil des années, ce qui se traduit actuellement par une dérive du système de santé québécois sur le plan idéologique.

Il va de soi que lorsque l'idéologie d'un système est bafouée, la qualité des soins et l'humanisation qui s'en dégage s'en trouvent également affectés. Il en découle qu'actuellement, l'opinion publique à l'égard des médecins est de plus en plus ternie. Également, au niveau de l'élite médicale, très peu de réaction ont suivi l'affaire Bolduc. Ce silence ne démontrerait-il pas que l'on refuse de commenter ce qui tend à détériorer l'image et l'autorité de la profession médicale?

La complexité du système de santé rend difficile la mise en application de réelles solutions pour contrer les symptômes de cette dérive. Cependant, là où les médecins peuvent se rejoindre, c'est dans le service qu'ils rendent à la population. Il s'agirait, en fait, de cultiver davantage cette envie de servir, au lieu de favoriser une attitude plus égocentrique et ses propres besoins individuels. Mais comment y arriver dans le contexte où la pratique médicale devient de plus en plus un milieu propice au stress et à l'épuisement pour les principaux acteurs? Comment peut-on penser à mieux servir alors que soi-même, en tant que médecin, l'on vit des tensions qui font en sorte que l'on peut se retrouver dans un état de fragilité sur le plan psychologique (45,7% des médecins québécois présentent des symptômes de burnout2).

Ne doit-on pas conclure que la profession médicale est actuellement malade, tant sur le plan émotif que d'un point de vue idéologique? La souffrance de notre système de santé irait donc au-delà des nombreux patients qui consultent chaque jour pour différents symptômes, et se retrouveraient également à l'intérieur même du corps médical. Devra-t-on attendre encore longtemps avant qu'un miroir se dresse et que l'élite de la profession pose enfin un diagnostic sur sa propre structure et ses membres, soit celui d'un manque de solidarité, de dévouement et d'ouverture, afin d'aller au-delà des seuls intérêts à protéger et de mettre la priorité sur le bien-être de la collectivité?

Et quel rôle pourrait bien jouer la population dans cette dérive idéologique de notre système de santé? Doit-elle rester passive ou être plutôt active? Ne serait-il pas un leurre que de se limiter à critiquer le corps médical?

La dérive du système de santé, qu'elle soit idéologique, financière ou autres (en lien avec la surconsommation de médicaments, l'épuisement professionnel...), concerne d'abord ceux et celles pour qui ce système de santé a été mis en place, soit la population. Chaque citoyen peut donc jouer un rôle et influencer l'idéologie qui est véhiculée si un nombre suffisant d'individus vont dans la même direction. Cela signifie que d'aller vers une plus grande autonomie de sa santé (physique et émotive) et de s'ouvrir aux approches complémentaires (psychologie, acupuncture, physiothé- rapie, chiropractie, ostéopathie...) peut avoir des répercusssions à grande échelle et même secouer des structures bien établies.

En d'autres termes, pour qu'un système se transforme vraiment, il semble nécessaire que le coeur lui-même de ce système participe activement à ce mouvement, sans quoi il sera probablement difficile d'assister au redressement de la dérive idéolo- gique actuelle.

Martin Moisan, M.D.
Kanesatake Health Center
12 Joseph Swan
Kanesatake (Québec)
J0N 1E0

1. Les Éditions du Boréal 2012
2. Statistiques provenant du Collège des médecins du Québec (2014)

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